Théâtre de La Rampe
OH LES BEAUX JOURS
Samuel BECKETT
Projet de création 2019/2020

Mise en scène et dramaturgie : Mathilde Heizmann
Jeu et dramaturgie : Annie Pican

Scénographie : Mathilde Heizmann, Pablo Géléoc, Annie Pican.

Décor et sculpture : Clémentine Pignal
Vidéo et création musicale : Pablo Géléoc
Photographies : Tristan Jeanne-Valès
Production : Théâtre de La Rampe

crédit photo : Tristan Jeanne-Valès

« Oui, que vit-on jamais qu’on eût déjà vu et cependant …je me demande. (Un temps.) Dans ce brasier chaque jour plus féroce, n’est-il pas naturel que les choses prennent feu auxquelles cela n’était encore jamais arrivé, de cette façon, sans qu’on l’y mette ? (Un temps). » Une femme est enfouie jusqu’ à mi-corps dans un mamelon suffisamment large et haut pour que l’on imagine sans peine qu’elle en figure le sommet. On ne sait pas pourquoi elle se trouve là, tout semble normal, la situation ne résultant à priori d’aucun cataclysme. Elle est là comme d’autres vaquent à leurs occupations quotidiennes.

 

Elle dort dans ce trou culminant, s’y réveille, organise son temps entre diverses actions au gré des quelques objets qu’elle puise dans un sac : une brosse à dents, un dentifrice, une paire de lunettes, une brosse à cheveux, un peigne, un miroir, une lime à ongles, une ombrelle et un révolver. En même temps qu’elle « arrange » son apparence, Winnie bavarde en s’adressant à son mari Willie. Winnie n’est plus très jeune mais « elle a de beaux restes » qu’elle exhibe, lucide et affranchie d’illusions. Le corps empêché est une constante chez Samuel Beckett comme le reflet d’une composition dysharmonique entre le corps et la parole. On se souvient des trois personnages de Comédie enfermés dans des jarres dont n’apparaît que la tête ou encore de l’héroïne de Pas moi dont on ne voit que la bouche. Cet empêchement ne semble pas gêner la pétillante Winnie qui vit sans résignation au gré des heures un quotidien agrémenté de petites trouvailles, de souvenirs, de légères contrariétés. Pour le personnage comme pour l’actrice, la contrainte est immense, il lui faut puiser dans ses ressources pour tenir le choc face à cette immobilisation forcée, à cet enlisement qui la prive d’une partie de son corps. Qui peut dire qu’elle ne joue pas au cricket avec ses pieds dans l’obscurité. La situation est inconfortable sans doute mais elle ne doit pas être effrayante. Le spectateur doit « s’y voir » sans avoir envie de fuir. De la même manière, l’actrice doit s’amuser de les voir la regarder s’enliser. Les spectateurs sont les personnages de la pièce tout autant que Winnie, réduits à l’immobilité par la convention théâtrale. Sont ainsi réunies les conditions d’un encouragement mutuel pour enchanter le moment qui passe. Winnie a le chic pour tenir en respect le chaos et le désespoir en s’en remettant à un code de bonnes manières et d’habitudes régulières bien entretenues.

 

Ouvrir et fermer les yeux, les ouvrir à nouveau pour chaque fois saisir avec émerveillement les objets avant qu’ils ne disparaissent. Les mots vous lâchent quelquefois mais pas les objets qui accompagnent les menus moments de conforts esthétiques. « Se coiffer si on ne l’a pas fait, se curer les ongles s’ils ont besoins d’être curés, avec ça on peut voir venir ». Et Winnie de déployer son armada comme une chiffonnière tout à « son bonheur du jour ». « Il y aura toujours le sac » quand le corps lâchera, témoin du corps parlant quand celui-ci aura cessé d’exister, le sac comme une possession quand le corps sonore aura cessé de représenter la personne dans l’espace habitable. Jouer et vivre, vivre et jouer avec l’énergie de l’enfant qui s’invente et fait entrer la magie dans sa vie puis se divise en deux pour se raconter des histoires la nuit. C’est cela Winnie, elle a décidé que rien ne ralentirait cette fabuleuse envie, surtout pas le laborieux Willie.

 

Annie Pican

crédit photo : Tristan Jeanne-Valès

Espace /objets/ images

Le problème avec Beckett est bien connu : les didascalies sont une véritable prison pour les acteurs et le metteur en scène. Et dans Oh les beaux jours, la prison est à l’apogée de sa perfection. La didascalie initiale est d’une précision accablante : Winnie ne bougera pas, elle est enterrée jusqu’à la taille dans un mamelon. Un sac est posé près d’elle, qui semble contenir toute sa vie. Mais la prison contient en elle-même la possibilité de l’évasion. Ici l’évasion c’est peut-être le hors champ. Beckett parle du mamelon, de terre aride, de chaleur mais qu’y a-t-il derrière ce mamelon ? Où est-il ? On sait qu’un jour un couple est passé portant une valise, a regardé Winnie, s’est moqué d’elle puis est reparti. On sait que Willie, le mari de Winnie est dans un trou près d’elle. Vivant ? mort ? Peut-être que Winnie et Willie ne sont pas seuls. Peut-être que la terre hors champ aspire -”suce” dit Winnie - d’autres gens. Peut-être que Winnie est la dernière - ou pas. Le hors champ est essentiel. Le mamelon de Winnie se trouve bien quelque part. Ce quelque part, c’est une vidéo qui le représentera. Une vidéo qui pourra 
intégrer Winnie au reste du monde désertique qu’elle raconte.

 

Le mamelon est entouré d’autres collines et dénivellations, comme autant de taupinières qui peut-être remuent vaguement parfois. Peut-être du mapping. En somme, si Beckett est un monument autant le célébrer comme il se doit. L’image donc sera essentielle. Winnie est immobilisée mais la terre l’accompagne, l’entoure dans tous les sens du terme et ce qui fera le lien, c’est la vidéo mapping. Une terre brûlée et friable, des morceaux de caillasse, des déchets informes parfois. Winnie, un peu décalée à jardin sort à demi de son mamelon, petit terril irrégulier. Face à cour le bas du mamelon forme un relief comme si un homme -Willie - s’y était pelotonné. Peut-être même y a-t-il quelques traces de sa présence, un bout de journal à demi-enterré, une chaussure ? Derrière Winnie, sur la vidéo, d’autres accidents de terrain suggèrent la présence jadis d’autres vies. Quand Samuel Beckett écrit Oh les beaux jours, le monde vit dans la terreur de l’apocalypse nucléaire. Little Boy et Fat Man sont devenus le cauchemar de ceux qui les ont produits. Un an avant la publication du texte, c’est la crise des missiles de Cuba. L’angoisse d’une terre dévastée où quelques survivants aveugles, fous, paralysés errent sans but, traverse toute la culture de l’époque et toute l’oeuvre de Beckett. L’Occident se construit des abris et y accumule les objets qu’il produit à profusion. Consommer est un mode de vie. Winnie fait corps avec la terre moribonde et brûlée - et peut importe quelle bombe l’a réchauffée et détruite- Elle ne se nourrit plus que d’objets infiniment jetés puis renouvelés, supports de leur propre publicité -brosse à dent “garantie véritable pure soie de porc”, médicament miracle qui promet une “amélioration instantanée”, crème solaire, rouge à lèvres, browning pour dame, journal rempli de faits divers et de petites annonces. Ecrasée de chaleur, Winnie puise de la terre les objets qui l’entourent comme autant de déchets. Autour d’elle tout est mort, seules les choses perdurent.

 

A perte de vue, d’autres solitudes oubliées sont enterrées. Winnie chante Heure exquise, le tube de l’opérette de Franz Lehar, La veuve joyeuse... Il n’y a pas de hasard chez Beckett. De Willie, il ne reste plus que la forme esquissée par la terre qui l’a absorbé. Un accident de terrain. Et les mots vides que Winnie rejoue indéfiniment sur l’écran de ses souvenirs et qui parfois nous apparaissent sous forme d’images troublantes dans le paysage filmé : une petite fille et sa poupée, un couple qui traverse et se perd lentement, le corps nu d’un homme - Willie ? - des extraits du journal qu’il lisait à Winnie et qui s’inscrivent comme une trace drolatique de ce qui a été. Des mots d’aujourd’hui : “retrouvé mort”, “ coquet deux pièces”, “prime rendement”, “élevé aux fins d’abattage”.

 

Mathilde Heizmann

Extrait video

 

 

REPRESENTATIONS :

 

Mardi 5 novembre, Archipel de Granville à 20 H 30

jeudi 7 novembre Forum de Falaise à 20 H 30

Samedi 9 novembre, Le dansoir à Ouistréham 20H 30

 

Coproduction : Archipel de Granville. Accueil en résidence : Forum de Falaise.

Avec l'aide de la Région Normandie, du Département du Calvados, de La Ville de Caen, du CDN Comédie de Caen.