En attendant Godot et autres pièces

 

 

Samuel Beckett/ projet ajourné (prévu initialement en 2013/2014)

 

-Connaît pas.

-Il y a deux hommes là qui disent qu’ils attendent Godot.

-Ah bon ? Mais c’est qui ?

-Je sais pas, des types…

-Bizarres ?

-Non.

 

Il faut bien trouver son chemin au milieu d’un seul emprunté par des hommes. Faire avec eux.

Attendre au carrefour d’un autre qui ne vient pas, chemin ou homme. Là est l’histoire. Extrêmement simple. Il faut occuper ça. Manger un peu, se promener, dormir un peu, faire des rencontres, se parler, se fâcher, se promener, rire, se plaindre (tout ça avec ardeur si ça nous chante), produire de la pensée qui pousse rose ou chiendent dans la chaussure d’Estragon ou le chapeau de Vladimir. Du terre à terre ou du céleste, du ras des pâquerettes en regardant la ligne d’horizon droit dans les yeux tout de même. Voilà le monde qui oeuvre dans une champignonnière en chapeau noir.

Viennent de nulle part, « nés sur une tombe ». Fertilisés par tous les engrais, toutes les pluies et tous les soleils, pris dans les glaces. Ce sont des cloches, des soldats sur-place, des malades sains d’esprit, des gros, des petits, des femmes, des hommes. Ils espèrent que Godot va venir puis ils oublient.

Comme nous. Les considérations s’enchaînent sans lien précis, sans enjeux. Et puis il y a une conversation, quelque chose de plus sérieux qui prend son essor et s’éteint sous la pompe à incendie. Restent pleins de petits tas de braises épars qui respirent sous la cendre et de la fumée qui monte. Pour autant, « Godot » est-elle « une pièce post-atomique » ? Alors c’est la quintessence d’un cataclysme joyeux, rebelle à toute explication psychologique et métaphysique. Je dirais plutôt qu’elle est post-anatomique, car dans « Godot », la parole et le corps ne sont pas encore disjoints, ils s’éprennent dans un acte solidaire qui dure toute la pièce. Après eux, Beckett commencera à enterrer ses personnages, progressivement.

 

Ce qui est sûr, c’est ce qui unit le chapeau et la chaussure, ça travaille du couvre-chef et de la godasse. Impossible autrement qu’être deux au monde pour faire corps et laisser trace, celle brillante de l’escargot.

 

Parce que je connais un peu cette affaire, je me veux m’y frotter à mon tour.

 

Ce nouveau projet me fait renouer avec un auteur qui me passionne depuis toujours : le premier spectacle que j’ai mis en scène, Comédie …Catastrophe, réunissait quatre des courtes pièces de Samuel Beckett. C’est une écriture comme il n’y en a pas, je manque sans doute d’objectivité, j’en suis bien contente.

On me demandait l’autre jour si Beckett né aujourd’hui serait capable de déclencher la même

déflagration qu’à son époque, il est évident que oui.

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Il jouait au cricket l’après-midi, le soir buvait du whisky jusqu’à tard. Le lendemain idem. Tout vient qu’entre la balle et le verre, il avait fait espace pour écrire dans sa langue maternelle (l’anglais) puis dans sa langue d’adoption (le français). De cesse de passer de l’une

à l’autre. De cesse de se traduire lui-même en trahissant quelquefois ses mots et ses expressions avec jubilation. Voir son « passage de langue » dans Comédie par exemple.

 

Ecrivain d’exception, il a passé sa vie à raconter l’aventure humaine, proposant sans arrêt de nouvelles hypothèses de lecture : l’homme est né sur une tombe, il faut vivre avec ça. Point de tristesse pourtant. Au contraire. Et puisqu’il faut avancer avec cette fatalité, regardons là dans les yeux non sans lui jeter quelques riants et malicieux baisers.

 

Si Beckett écrit en noir et blanc avec une spectaculaire économie, sa palette comporte une infinie variété de nuances et de teintes. C’est une écriture musicale et arithmétique dont le rythme cardiaque raconte l’homme dans sa chair, ni plus, ni moins.

S’attachant au secret de fabrication de nos machines humaines, il dit l’Histoire à travers ceux qui la font et invente pour eux/nous des espaces clos-ouverts sur le monde, le temps d’une pièce, d’un roman, d’une nouvelle.

 

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Dessins de Philippe Jean